Que se passe-t-il sur la plage de Grand-Popo entre minuit et l'aube ? Depuis 1999, des écogardes béninois y veillent sur les dernières tortues marines de la côte, nuit après nuit, sans caméra ni projecteur. Leur histoire mérite d'être connue.
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La mer se retire, la plage se tait, le village s'éteint. C'est l'heure où commence le vrai travail. Karlos Mensan-Gbewa marche en tête de son équipe, et ce qu'ils guettent en arpentant le rivage, ce ne sont pas les tortues elles-mêmes, mais le signe qu'elles laissent malgré elles : ce large sillon qu'une femelle creuse en remontant pondre, pareil à l'empreinte d'une roue qui serait sortie de la mer. Une trace trouvée, c'est un nid à sauver. Un nid sauvé, c'est cent œufs qui échapperont aux braconniers, aux filets, aux chiens, à l'oubli.
Ce geste a vingt-cinq ans. Depuis 1999, le Refuge des Espèces Menacées de la Biodiversité du Mono, que tout le monde ici appelle R.E.M.B.M., veille sur cette côte sans siège à Cotonou ni service de communication, porté par des jeunes de la communauté Xwla nés face à cet océan, qui connaissent chaque courbe de leur plage comme on connaît une voix familière.
Vingt-cinq ans, c'est aussi le temps qu'il aura fallu pour voir ces visiteuses se raréfier. Les tortues qui remontent aujourd'hui le sable de Grand-Popo sont moins nombreuses que celles que voyaient les aînés du village, et chaque nid trouvé compte davantage que le précédent, précisément parce qu'il en reste moins à trouver.
Leur méthode est faite de patience autant que de gestes. La patience des patrouilles, qui reprennent chaque nuit tant que dure la saison des pontes, celle des œufs déplacés vers l'écloserie quand leur nid est trop exposé, et que le sable couve ensuite pendant quarante-cinq à cinquante-cinq jours, comme s'il fallait que la plage elle-même termine le travail. Puis cette patience se rompt d'un coup, le jour où des dizaines de tortues grosses comme une paume dévalent la pente vers l'écume, devant un village entier venu les regarder partir.
Ce travail-là ne fait ni la une des journaux ni le bonheur des campagnes virales, et pourtant c'est dans son ombre que se décide une chose immense : le retour, saison après saison, des tortues olivâtres sur les côtes du Bénin. Car l'adversaire s'est glissé jusque dans le sable lui-même, dont la chaleur, que le climat fait lentement monter, décide de ce que deviendront les petits bien avant qu'ils n'aient vu la mer.
Les veilleurs ne sont plus seuls. Début 2025, leur site a fait peau neuve, et une vingtaine d'écogardes y poursuivent aujourd'hui la mission, formés à lire les nids comme d'autres lisent les cartes.
Au Cercle Vertueux, nous travaillons à ce que ces veilles nocturnes trouvent un jour leur place dans un journal, une émission ou un reportage, car la reconnaissance appelle les soutiens, et les soutiens permettent aux écogardes de reprendre la plage la saison suivante. C'est une chaîne dont chaque maillon compte, et la nôtre consiste à faire voyager ces histoires bien au-delà du littoral qui les a vues naître. À Grand-Popo, la mer confie ses œufs à la terre, et la terre, ici, tient parole ; il nous revient de la faire entendre.
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