J'ai envie de vous conter une histoire. Elle est vraie. Elle m'est parvenue cet été. C'était début juillet en Nord Lozère, sur les bords de l'Allier. J'aurais aimé vous la partager au Summercamp qui se tient dans quelques jours, en faire un temps vivant, pour vous faire goûter l'intensité du moment. Un engagement de plusieurs mois et le caractère unique de ce temps que j'ai prévu m'amène à renoncer à participer à ce temps entre communautés qui forment ce mouvement qu'est Greenpeace France.


Cet été, donc, je me suis mis à rêver. Salmo salar, communément appelés saumones / saumons est venu me porter un futur qui me parle. Pourtant, à la base, c'est tellement dur, tellement désespérant. J'étais ignorant sur bien des points et encore sur de nombreux. Une rencontre qui faisait suite à un événement survenu quelques jours avant est venue m'ouvrir tout un monde. Je vous partage ici le récit de ce fil, un parmi tant d'autres qui racontent notre monde.

Saviez-vous que cette espèce, Salmo salar, remonte encore la Loire pour frayer ? Saviez-vous qu’en fait elle remonte à la source de l’Allier, cet affluent de la Loire car ses deux derniers barrages (premiers en partant de la source) ne sont toujours pas franchissables en 2026 ?

Saviez-vous qu’elle fraye en octobre novembre et remonte l’été après être passée se nourrir, s’engraisser au Groenland ? Saviez-vous que ce grand voyage est marqué sur la peau de Salmo salar par un trait horizontal qui va de la tête à la queue ? Saviez-vous que certains individus en ont deux ? Certains font cet énorme voyage deux fois dans leur vie.

Saviez-vous qu’il y en avait des centaines de milliers qui remontaient la Loire ? Combien pensez vous qu’il en remonte aujourd’hui ? Les données sont disponibles grâce aux caméras des passes permettant de remonter les barrages. 121 en 2026. Année faste au regard de 2025 (en dessous de 100). Les chiffres sont rudes, encore des chiffres rudes. La modernité ne nous épargne pas sa capitalisation de connaissances via des données qui finissent peut être par sembler abstraites.

Saviez-vous qu'Homo sapiens s'évertue à encore la pêcher sans manière ? Saviez-vous que pour potentiellement ravir nos palais, nous en élevons ? Que ce même été, une usine de la sorte a été autorisée par l'Etat français en Gironde ?

Saviez-vous à quelle température de l’eau le saumon meurt ? 26 degrés Celsius seulement. Quand le débit de la rivière est faible c’est rapide, surtout lorsqu’elle ne bénéficie plus de sa ripisylve attenante (forêt fluviale) et que les températures de l'air dépassent tout entendement. Saviez-vous qu’à partir de 17 degrés dans l’eau de la rivière, le saumon limite voire arrête son effort et nage du sur place ? C'est peu, non ? Saviez-vous que l’eau a une signature ? Elle dispose de particularités chimiques propres. C’est ce qui permet au saumon de remonter à sa source. Saviez-vous que le petit os dans l’oreille du saumon a la même signature que l’eau de sa source ? J'en suis bouche bée, tel un poisson hors de l'eau.

Saviez-vous que Salmo salar nourrissait les forêts ? L’Ours le pêchant laissait ses carcasses et arrêtes amenant de l’azote et du phosphore de l’océan dans les sols des forêts. La bonne santé de nos forêts dépend aussi de la vitalité de Salmo salar, de la présence de grands prédateurs. Que pourrait continuer d'amener Salmo salar dans les Landes, cette méga zone humide, tourbière millénaire devenue par la main d'Homo sapiens le lieu du premier méga feux en France.

Saviez-vous que le débit de la Loire est maintenu par l’Allier ou plus exactement par le barrage de Naussac ?

Saviez-vous qu’il a été construit sur le cours du Donozau, un affluent de l’Allier ? Saviez-vous que pour nourrir ce barrage hydroélectrique, énergie dite verte, ce lac transformé en lieu de tourisme ? Saviez-vous que l’eau est remontée de l’Allier dans le Donozau, juste en aval vers cette « réserve », celui-ci n’ayant pas un débit suffisant ?

Saviez-vous que 9/10ème de l’eau de l’Allier provient de ce barrage ? La signature de l’eau en est ainsi modifiée.

Pouvez-vous imaginer que pour réaliser cette réserve au début des années 80, il a fallu utiliser les forces de l’ordre (économique, dirais-je) pour barrer la route aux agriculteurices comme au reste de la population locale ? Les autorités font état de quelques blessés et aussi d’un attentat dans les locaux de la firme publique qui pilotait le projet depuis Clermont-Ferrand. Tout cela est consigné dans des panneaux commémoratifs dans le "village" reconstitué quelques centaines de mètres plus haut. Ce nouveau village a tous les codes d'un grand lotissement, Le clocher décapité repose lui désormais sur un simili bâti qui sert principalement aux services techniques municipaux.

Saviez-vous que ce projet avait été abandonné mais relancé par le choc pétrolier des années 70 ?

Saviez-vous que cette réserve est la clé de voûte de l’édifice énergétique nucléaire de la Loire? 14 réacteurs répartis sur 5 centrales dépendent de cette retenue.

Saviez-vous que pour maintenir les centrales en service l’été, les saisons hydrauliques sont inversées ? L’étiage n’est plus l’été. Saviez-vous quelles sont les conséquences de cette inversion ? Les libellules et autres insectes d’eau n’ont plus les habitats nécessaires pour se reproduire. Les alevins de Salmo salar n’ont plus l'abondance de ressources habituelles pour se nourrir et disposer de toutes leurs forces avant d’arriver à l’océan.

Salmo salar dans sa migration fluviale adulte, lui, ne se nourrit pas. Tout son corps est focalisé sur la reproduction, il a fait ses réserves en amont.

Saviez-vous que le faciès des abords des rivières est transformé par l’agriculture industrielle et la foresterie industrielle ? Que l’eau des rivières (dite bleue) file ainsi plus vite à l’océan ? Que l’eau dite verte (évapotranspiration des arbres feuillus) n’est plus aussi dense, que la phyto épuration des zones humides n’est plus qu'une ombre de son tissu ancestral (le drainage, l’optimisation du foncier pour l’exploiter pour nous nourrir, nous loger, nous transporter ayant pris le pas sur ces espaces vus par beaucoup comme malsains) ?

Saviez-vous que le climat se réchauffant, le cycle de l’eau accélère de plus en plus ? Que ces paramètres sont délétères pour Salmon salar comme pour de nombreuses espèces ?

 

Tout cela relie, révèle les mailles du vivant que l’action humaine troue, vide, siphonne pour l’intérêt supérieur capitaliste, au profit de quelques uns, unes.

Eau-cean du pôle aux tropiques en passant par nos côtes plus tempérées, 

Eau-fleuve et rivière, Le plus long fleuve de France, ses voisins, son peuple, ses cultures (traditions, us et coutumes, mais aussi agri, sylvi : tous les rapports à la terre… et au ciel bien entendu),

Le poisson préféré des français, au moins avec de l’aneth et du citron,

Micro climat - climat planétaire,

Nos vies - leurs vies,

Tout cela est en jeu…

 

Et si une ONG planétaire savait faire le lien ? Et si elle savait nourrir les espoirs locaux comme les ambitions globales ?

Et si elle pouvait réveiller les luttes et nourrir les actions locales comme planétaires ?

Et si elle savait porter une vision et la transformer par la façon ?

 

Ici, je vous ai conté ce qui a fait émerger une aventure incroyable. Elle est comme la graine qui ouvre plein de possibles. Peut être que Greenpeace saura concourir à la faire grandir ? Ce sont là d’autres histoires à conter ou à écrire.

NB : il se peut que mon récit raconte parfois des petites histoires, un peu d’exagération méditerranéenne y a pu se glisser, même si de cette mer il n’en a pas été question ici.

 

Sources d’inspiration que je tente de nourrir à ma façon :

 

Dessin (photo) : Florian BORG - illustrant une des multiples histoires qui sont nées de la découverte de cette saumone pleine d'ovules, morte dans l'Allier en juillet 2026